Fanny Vella : « On a besoin que les gens soient interpellés. »

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la Macif s’est associée à l’illustratrice lyonnaise Fanny Vella pour illustrer la triste réalité des violences conjugales par le dessin, ses métaphores et sa lumière. Rencontre avec l’autrice et illustratrice engagée, qui met son crayon au service des victimes depuis près de dix ans.

Temps de lecture : 7 min

Vous vous définissez comme autrice-illustratrice. Comment en êtes-vous venue à travailler sur les violences conjugales ?

J’ai commencé comme travailleuse sociale, accompagnant des enfants et des adultes en situation de handicap, dans des écoles spécialisées, des instituts, ou directement au sein des familles. C’est durant mon congé maternité, en 2017, que j’ai commencé à dessiner. J’ai très vite vu les possibilités que m’offrait ce travail : rester à la maison tout en m’occupant de ma fille, mais à condition de mettre mon crayon au service de thématiques qui me tiennent à cœur, principalement les violences intrafamiliales. Il y a aussi une dimension très personnelle. J’ai moi-même été victime de violences conjugales quand j’étais plus jeune. Lorsque j’en ai pris conscience, j’ai eu besoin de comprendre : comment avais-je pu me retrouver dans cette situation, moi qui n’avais pas le «profil type»?

Ce questionnement a nourri une réflexion sur les mécanismes qui se construisent dès l’enfance : le consentement, l’écoute, ce qu’on apprend à tolérer. Quand on accepte, enfant, que quelqu’un qui est censé vous aimer, vous frappe, et que la société ne fait rien, il devient plus facile de se dire plus tard que dans une relation amoureuse, ce n’est «pas si grave». Il y a une continuité entre les violences éducatives et les violences conjugales. Mon travail essaie de le montrer.


 

Concrètement, qu’avez-vous réalisé pour la Macif à l’occasion de la journée du droit des femmes du 8 mars 2026 ?

Le projet s’est construit en deux temps. La première partie s’est faite en partenariat avec le media SensCritique et à partir de trois œuvres : les films Jusqu’à la garde et L’Amour et les forêts et la série Big Little Lies. Je ne devais pas illustrer des scènes de ces fictions, mais plutôt traduire visuellement ce que les victimes pouvaient ressentir intérieurement. 

Pour Big Little Lies, j’ai travaillé sur le souci des apparences : cette image du couple lisse renvoyée à la société, quand la violence se joue à huis clos. C’est souvent ainsi qu’on entend des proches dire : «On n’aurait jamais soupçonné ça! Tout avait l’air de bien se passer…» Pour Jusqu’à la garde, j’ai voulu infirmer la croyance selon laquelle une victime serait «sauvée» une fois sortie d’une relation toxique. J’ai illustré une main géante, omnisciente, qui ne quitte jamais des yeux la victime, même après la séparation. Avec le film L’Amour et les forêts, j’ai abordé la question de la violence psychologique : ces phrases glissées en public, d’un air léger, qui stupéfient et paralysent la victime.

Découvrir le projet

La deuxième partie du projet a été réalisée en partenariat avec la Macif et portait sur les solutions possibles à ces situations de violences conjugales. J’ai illustré quatre grands axes : l’écoute bienveillante et non-jugeante, l’aide juridique et administrative, les freins psychologiques qui empêchent de partir – honte, culpabilité, peur – et enfin le parcours de reconstruction, avec les rendez-vous médicaux, psychologiques, les groupes de parole, la reprise d’une vie professionnelle et sociale. En tout, huit illustrations ont été réalisées.

Illustrations Fanny Vella (L'emprise, Invasion de l'intimité, le piège des apparences, la violence psychologique)

Illustrations Fanny Vella : Se protéger, se mettre en sécurité, parler et être écoutée, se reconstruire

            

Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la noirceur du sujet et la volonté de transmettre de l’espoir ?

C’est la grande difficulté de ce travail. J’ai naturellement tendance à aller vers des images sombres, parce que j’ai besoin de matérialiser la terreur dans la tête des victimes. Mais la Macif souhaitait quelque chose de plus lumineux, porteur d’espoir, et j’ai fini par trouver juste cette exigence. Ainsi pour l’illustration sur l’aide juridique : plutôt que de montrer quelqu’un face à un juriste dans un bureau administratif, j’ai imaginé un couloir sombre avec une porte qui s’ouvre sur la lumière – sortir de l’ombre. Pour les freins psychologiques, j’ai utilisé l’image de petites clés qui viennent ouvrir des verrous. J’aime les images métaphoriques, oniriques parfois, parce qu’elles apportent du sens sans être purement démonstratives. Ce projet m’a permis de mettre un accent plus positif à cette thématique. Réussir à illustrer l’après-violence, un horizon pour les victimes. Ça m’a apporté beaucoup, personnellement.

 

Vous travaillez sur ces sujets depuis près de dix ans. Les mentalités ont-elles évolué, selon vous ?

Oui, certainement. La force des réseaux a permis aux images de circuler, de donner une visibilité à tous les types de victimes et de violences. On est sortis du cliché de la victime avec des bleus partout. Quand on nomme les violences économiques, le contrôle coercitif, le viol conjugal – des réalités dont on parle de plus en plus ouvertement –, on donne à des femmes la possibilité de s’identifier, de débanaliser leur statut de victime.

J’ai aussi senti un changement dans les commandes elles-mêmes. Pendant longtemps, mes clients me demandaient de «rassurer les hommes», de préciser que ça ne les concernait pas tous. On me demandait aussi d’illustrer les violences qui leur étaient faites, comme s’il fallait systématiquement adoucir le propos. Aujourd’hui, je trouve que de plus en plus de structures acceptent qu’on mette vraiment l’accent sur les victimes, qui sont en immense majorité des femmes. Ça ne veut pas dire stigmatiser tous les hommes. Mais il faut que les gens qui posent les yeux sur ces images soient interpellés. Cela ne sert à rien de les prendre avec des pincettes pour leur dire : «Ne vous inquiétez pas, on sait que vous êtes super.»

 

Qu’est-ce qui vous a le plus touchée dans cette collaboration avec la Macif ?

La liberté que les équipes de la Macif m’ont laissée, et la façon dont ils m’ont impliquée. Ils me donnaient des mots-clés – parler, être écoutée, aide juridique, se reconstruire – et je faisais mes propositions. Mais surtout, ils tenaient à me consulter sur absolument chaque élément : chaque texte, chaque vidéo réalisée avec SensCritique. Je n’avais pas l’impression d’être une prestataire : j’avais vraiment le sentiment de faire partie de l’équipe. Et puis, travailler avec une structure capable de donner à ces images une visibilité bien plus large que ce que je peux faire à ma petite échelle, c’est précieux.
 

 

Fanny Vella, qui es-tu ?

Originaire de Lyon, Fanny Vella a 36 ans, 2 enfants, et est autrice-illustratrice depuis 2017. Elle est notamment l’autrice de Le Seuil (éd. Trédaniel), une BD sur les violences conjugales, et de la série Et si on changeait d’angle? (éd. Leduc), qui questionne avec humour ce qu’on exige des enfants. Son travail s’articule autour des grandes thématiques de l’égalité, l’insertion et de la lutte contre les violences.

 

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