Noémie Merlant, une actrice engagée

Révélée dans Portrait de la jeune fille en feu, Noémie Merlant passe aussi derrière la caméra pour défendre les causes qui lui sont chères. Entre ses tournages de fictions, elle prépare un documentaire sur sa famille, sous le signe du courage des aidants.

Temps de lecture : 9 min

à propos du contributeur

so press
Rédaction SoPress

Avec SoPress, la Macif a pour ambition de raconter le quotidien sans filtre.

Le premier coup de projecteur c’est dans le monde du mannequinat qu’elle le reçoit, à 17 ans. Quelques années plus tard, lassée d’être une image figée tourmentée par les injonctions physiques, elle se révèle une comédienne ultra talentueuse dans les films de réalisatrices qu’elle admire, comme Céline Sciamma, qui lui offre dans Portrait de la jeune fille en feu en 2019 le rôle qui va lancer sa carrière, ou Audrey Diwan, pour qui elle va bientôt être une Emmanuelle d’un tout nouveau style. En 2021, elle devient réalisatrice elle-même avec le film remarqué Mi iubita mon amour. Pourtant, en dehors des plateaux de cinéma, Noémie Merlant mène une vie parfaitement normale, oublie souvent qu’elle est célèbre et garde ses convictions chevillées au corps. Nous la retrouvons dans le froid du mois de janvier au Quartier rouge, un petit bar de quartier dans le XXe arrondissement, simple et chaleureux. À son image.

Le public vous connaît surtout depuis votre révélation au Festival de Cannes en 2019. Ce qu’on ignore davantage, c’est votre engagement sur la question des aidants, depuis l’AVC de votre père.

L’AVC de mon père remonte à 2009. Depuis ce jour, ma mère s’est occupée de lui 24 heures sur 24, sans accompagnement financier ni psychologique. Ils étaient tous les deux agents immobiliers et ont dû soudainement arrêter de travailler. On était déjà une famille modeste, mais là, du jour au lendemain, il n’y a plus du tout de revenus. Ils perdent leur logement et s’installent chez moi, dans mon petit studio parisien. C’est tumultueux, mais tu n’en veux à personne, même pas à celui qui gueule. Mon père dépend des autres, ma mère est épuisée, elle perd parfois patience. Elle n’a jamais vacillé, mais c’est important de rappeler que le surmenage des aidants peut amener à des cas de maltraitance. Peu de gens savent aussi, mais les aidants meurent souvent plus tôt que les aidés.

En 2015, vous décidez alors d’introduire une caméra lors du repas de Noël pour documenter le quotidien de votre famille. Que cherchiez-vous ?

En 2015, je suis en plein tournage du film Le Ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar, je ne gagne pas encore ma vie en tant qu’actrice. Les choses sérieuses vont commencer pour moi. Cette année-là, je décide de prendre ma caméra et de filmer ce repas de Noël si particulier, où ma mère, entre deux repas donnés à mon père, répond aux questions existentielles de ma sœur, atteinte de troubles psychiques. Dans ce chaos, je trouvais qu’il y avait malgré tout beaucoup de joie, d’amour et d’humour bien que sur le papier, quand on parle de handicap et de maladie mentale, ça peut faire peur à tout le monde.

Dans le documentaire, on entend votre mère dire qu’aider est sa mission. Comment expliquez-vous son dévouement ?

Ma mère se donne du sens dans ce qu’elle fait, mais je ne blâme pas les aidants qui abandonnent. Il faut aussi entendre le discours de ceux qui partent. D’ailleurs, ce sont plus souvent les hommes qui partent après un accident de la vie dans le couple. C’est un sacrifice énorme. Et puis heureusement, ma mère est plutôt bonne en gestion administrative, parce que si on ne part pas à la pêche aux informations, et qu’on ne sait pas à quelles aides on a droit, on est seuls. Grâce à mon aide financière, aujourd’hui, elle souffle un peu plus. Mais la plupart des gens n’ont pas de quoi financer la prise en charge du handicap ou de la perte d’autonomie. C’est très injuste.

Vous avez vous-même été aidante à certaines périodes de votre vie ?

Je me souviens d’être encore très jeune dans ma tête et de me retrouver face à des responsabilités qui me dépassent. La veille, tu vois ton père dans le coma, le jour d’après tu dois lui faire prendre sa douche, l’emmener aux toilettes, dormir auprès de lui. C’était lunaire, mais je n’avais pas le choix. Tout le monde fait ce qu’il peut. Pour l’instant, à quoi ressemble ce documentaire ? C’est très artisanal, je filmais un peu à l’arrache à cette époque, mais je trouve que la forme est au profit du fond : c’est brut, sans artifices, on est plongés au cœur de ma famille, la vraie. Je continue à filmer depuis 2015, c’est intéressant de raconter l’évolution de l’AVC de mon père, la fatigue qui s’accumule pour ma mère, la manière dont la routine familiale s’est réorganisée. La suite est encore à construire, je dois trouver des fonds pour finir le montage et la postproduction. Plus tard, j’adorerais le présenter dans des festivals de documentaire.

En interview ou dans vos rôles au cinéma, vous n’avez pas peur de mettre le sujet de la santé mentale sur la table. C’est un sujet qui compte pour vous ?

dédramatise rapidement le truc, je dis ouvertement que je prends des antidépresseurs par exemple, que j’ai essayé toutes les thérapies possibles et imaginables, et que ça a changé ma vie, en mieux ! Souvent, les gens réagissent très bien, me parlent de leurs antidépresseurs préférés. (rires) Mais c’est vrai que ça peut encore provoquer de la gêne. Ça dépend, c’est hyper générationnel, je pense.

Vous avez été mannequin avant d’être comédienne. Qu’est-ce que vous en gardez ?

Ça m’a bien détraquée. Je suis entrée dans le monde du travail par le mannequinat quand j’avais 17 ans. Commencer par de la maltraitance, en étant un objet ou de la viande pour des produits et des marques, ça provoque tout un tas de choses comme des troubles du comportement alimentaire, d’où ma boulimie pendant des années. Malheureusement, ce sont des secteurs qui sont dominés par des schémas de pensée dont personne ne se défait depuis des décennies. Sans parler des risques constants d’agressions sexuelles sur les shootings et la pression pour nous encourager à maigrir. On peut résumer ça à une espèce de passage à tabac qui dure tant que tu t’accroches au métier. Tout ça pour parfois être payé en vêtements !

Du Festival de Cannes aux retrouvailles en famille, comment se déroulent les allers‑retours entre vos deux vies ?

Sincèrement, j’oublie souvent que je suis célèbre. Quand je prends le métro, ça me fait bizarre, des gens m’arrêtent et je reviens sur terre. Je réalise seulement quand je suis nommée dans les grands festivals de cinéma, ou en soirée. Mais c’est important d’oublier qu’on est connu. Si j’étais focalisée sur ma célébrité, je n’arriverais pas à écrire sur les choses qui m’entourent et me touchent. Ma famille me permet aussi de garder les pieds sur terre. On est très proches, très soudés. Mon métier d’actrice, c’est grâce à eux que je le fais, et je pense que ça leur apporte du bonheur. Ça les occupe, ils ont des choses à raconter à leurs amis, ça les sort de leur quotidien. D’ailleurs, ils collectionnent toujours les magazines dans lesquels ma tête apparaît. Je puise aussi mon inspiration auprès d’eux, notamment ma sœur et ma mère, qui ont une énergie particulière.

 

Noémie Merlant

 

On entend souvent dire que vous êtes une actrice engagée. Ça signifie quoi à vos yeux ?

C’est un terme très large. Pour moi, être engagée, c’est être présent aux choses, aux autres, à soi, donner du sens à ce qu’on fait, essayer de se connecter les uns avec les autres. Le cinéma peut aider et être le début de prises de conscience importante. Depuis des générations, on passe notre temps à imiter les images vues dans la publicité, à la télévision, dans les salles de cinéma. Si ces représentations changent, je me dis qu’on peut tous mimer des choses meilleures.

Vos engagements dans la vie et le fait d’être égérie pour Vuitton sont-ils compatibles ?

L’être humain est plein de contradictions et c’est bien de le rappeler. Je suis très heureuse de travailler avec Nicolas Ghesquière – directeur artistique des collections Femme chez Louis Vuitton –, car on voit dans ses créations à quel point il est important pour lui de mélanger les genres par exemple. Et moi, grâce à cet argent, aujourd’hui, je peux aider ma famille. Je peux aussi réaliser mes propres films, parce que je deviens indépendante financièrement. Ça me permet de me concentrer sur les films qui abordent des sujets que je veux vraiment défendre.

Vous dites que le cinéma vous aide à affronter vos angoisses. Racontez-nous.

Dans la vie, je ne parle pas énormément, je ne pleure pas vraiment non plus. Ce sont mes personnages qui m’aident à sortir plein de choses. Dans le quotidien, j’ai parfois l’impression d’étouffer, de ne jamais savoir comment gérer les rapports humains. Dans un film, je sais ce que j’ai à dire, ce qu’il faut que je fasse. Je suis comme dans un cocon. Il y a un cadre, mais un cadre que j’ai choisi. Je ne suis pas en train d’errer à faire n’importe quoi. (rires) Et du coup, je suis dans l’instant présent, je suis dans le travail, je ne suis plus polluée par mes peurs.

Le fait d’être dirigée par des femmes vous a-t-il aidée à devenir l’actrice que vous êtes ?

S’entourer de femmes sur les plateaux de tournage m’offre le plaisir de pouvoir être moi-même beaucoup plus souvent. En tournant avec des hommes, on se retrouve parfois à jouer un rôle pour les hommes, pas pour soi. On est concentrées sur leur regard, et donc on évolue vraiment jamais, car on ne sert qu’à l’autre. Avec les femmes, il y a souvent plus de partage, c’est plus enveloppant. Mais attention : il y a aussi des hommes réalisateurs avec lesquels je n’ai pas du tout ressenti ça.

Lorsque vous passez derrière la caméra, ce sont des choses que vous essayez d’appliquer quand vous dirigez les équipes d’un film ?

Je dialogue beaucoup en amont avec les comédiens. Je leur dis que s’il y a une scène qu’ils ne veulent pas faire, ils me le disent, et on trouvera d’autres solutions. Par exemple, une comédienne peut choisir le partenaire avec lequel elle va jouer une scène intime, parce que cela peut être délicat. Et souvent, c’est très vertueux, car ils vont plus loin dans leur jeu, ils peuvent donner beaucoup plus grâce à la confiance sur le plateau, et tout le monde est content.

Parlez-nous de votre dernier projet en date.

Je suis en plein montage de mon film Les Femmes au balcon, coécrit avec Céline Sciamma, qui sera en salles en 2024. Il raconte l’histoire de trois femmes, dans un appartement à Marseille en pleine canicule. C’est un film d’horreur sanglant et comique avec une patte délurée et féministe !

Cette interview est issue du numéro 2 du magazine Vous! par Macif. Pour découvrir le sommaire : c'est ICI.

Article suivant